Du vin à l'écriture

Pendant quinze ans, j'ai vendu du raisin avec des mots.

Le vin, c'était le métier : des caves, un bar à Papeete, des cartes longues comme le bras, des dégustations, et l'art délicat de raconter un terroir avec assez d'aplomb pour me faire une petite place dans le métier. J'ai formé des sommeliers, dirigé des équipes, et changé pas mal de clients en copains, la plupart repartaient avec une bouteille, quelques-uns ne sont jamais vraiment repartis.
J'ai d'ailleurs appris assez tôt qu'un bon cru ne vaut rien tout seul. Ça se partage à table, et ça se raconte mieux à la deuxième tournée.


J'écris comme je parle, et je parle beaucoup

Le calembour, le double sens, le contre-pied, j'y passe des soirées entières, souvent avec les mêmes complices, celles et ceux à qui une phrase en inspire dix.
J'écris comme je parle, et je parle beaucoup, demande autour de toi. À l'heure où tout le monde drague au clavier, il m'arrive encore de le faire à la main, sur du vrai papier.
Vieux jeu, je l'admets. Mais le papier, ça ne s'efface pas d'un pouce maladroit.

Le reste a commencé dans les bringues.

Je chantais en phonétique des chansons dont je ne saisissais pas un traître mot, mais la mélodie, elle, tombait juste, et ça suffisait largement. J'ai fini par apprendre : les mots, la langue, les codes. En chemin, j'ai croisé Aldo Raveino, Angelo, et toute la relève — Eto, Pepena, Teiho, Verua. Des pointures. Moi, à la guitare, je tiens trois accords et je les défends avec conviction ; au piano, je vise juste un peu plus souvent. Autant être clair : je ne joue pas dans leur cour. Je m'assois au premier rang, et j'applaudis fort.

Au lieu de poser des mots sur ce qu'on boit, j'en pose sur ce qu'on vit

Entre-temps, deux enfants sont nés ici, pas pour le climat, même si le climat aide. Parce que c'était devenu chez nous, tout simplement. Un soir, j'avais mis quelques mots en chanson pour un ami. Pas qu'il en manquât, lui n'en manque jamais, c'est mon partenaire de joutes — juste pour le plaisir. C'est lui qui m'a regardé et qui a lâché : « ça, il faut en faire un truc pour les autres. » Alors au lieu de poser des mots sur ce qu'on boit, j'en pose sur ce qu'on vit. Un mariage, une naissance, un départ, quelqu'un qu'on aime depuis trente ans et à qui on n'a jamais vraiment dit. Toi, tu racontes. Moi, j'écris.